par Renate Sander-Regier

Quand on entend le mot « abeille », qu’est-ce qui nous vient à l’esprit ? Des ruches, des colonies, des piqûres, du miel? Ces associations caractérisent l’abeille domestique (une espèce, non indigène, gérée commercialement dans le cadre de notre système agroalimentaire), et non les abeilles sauvages (indigènes, diverses, faisant partie intégrante des écosystèmes naturels). Ces dernières sont majoritairement douces et solitaires, et ne font pas de miel.

Les abeilles sauvages sont nombreuses et diversifiées. Mais à part les bourdons, elles sont peu connues, parfois mal compris, ce qui représente un défi majeur pour les protéger. Néanmoins, ce défi peut très vite se transformer en récompense quand les gens commencent à apprécier les formes et les couleurs des abeilles sauvages, ainsi que leurs comportements et cycles de vie.

Le premier pas consiste à mieux faire connaître la distinction et la dynamique plutôt problématique entre

  • l’abeille à miel (Apis mellifera, une espèce introduite, domestique, intensivement cultivée, largement distribuée, bien connue) et
  • les abeilles sauvages (une grande diversité d’espèces sauvages, indigènes, souvent méconnues, mal comprises, en péril)

Tout en reconnaissant que l’abeille domestique joue un rôle utile en agriculture, des sources d’information actuelles attirent notre attention sur des questions importantes, y compris les perceptions erronées suivantes :

Que l’abeille à miel représente l’espèce pollinisatrice la plus active, et la plus efficace. « Quoi qu’il en soit, Apis mellifera n’est d’une maniere générale ni l’espèce pollinisatrice la plus active, ni la plus efficace, » dit Michel Aubert, biologiste, ingénieur agronome et docteur ès sciences, interviewé en France. « Bien entendu, dans les monocultures industrielles d’où ont été éliminées toutes les zones refuges pour les pollinisateurs sauvages (plantations d’amandiers, plaines à colza…), l’apport massif de ruches est primordial, mais d’une manière générale et contrairement à ce que l’on peut entendre ici ou là, ce n’est pas l’abeille domestique qui assure à l’échelle mondiale la plus grande part de la pollinisation … mais bien l’ensemble des autres pollinisateurs sauvages » [1,3].

Que la protection des abeilles à miel aide l’environnement. Au contraire, les abeilles domestiques peuvent menacer les pollinisateurs sauvages et la biodiversité par la compétition alimentaire, la transmission de maladies contagieuses, et la perturbation des communautés végétales. De plus, c’est les réseaux d’interactions complexes entre les plantes divers et une grande diversité de pollinisateurs sauvages qui assurent les communautés végétales abondantes et diversifiées, et la résilience des écosystèmes.

Que la solution au déclin des pollinisateurs, c’est d’installer des ruches d’abeilles à miel – dans des milieux urbains aussi bien que dans des réserves naturelles et des zones protégées. Pour les raisons mentionnées ci-dessus, ce n’est pas une bonne idée. Zoologiste et chercheur Juan P. González-Varo, interviewé dans le contexte d’un article publié très récemment, souligne que l’apiculture est une activité extractive qui « élimine le pollen et le nectar de l’environnement, qui sont des ressources naturelles nécessaires à de nombreuses espèces sauvages d’abeilles et autres pollinisateurs » [traduit de l’original; 3-5].

« Une abeille domestique, c’est comme une vache, » ajoute Anahi Kerbaol, interviewée à Montréal où elle est chargée de projet à l’éco-quartier du Sud-Ouest. « On la contrôle du début à la fin. Si la population d’une ruche diminue, on peut élever d’autres abeilles. Les espèces indigènes sont plus sensibles parce qu’elles sont moins contrôlées par l’homme » [6]

Une gamme de solutions est proposée pour éviter les interactions négatives entre les abeilles domestiques et les abeilles sauvages, y compris :

  • contrôler, ou au moins limiter, l’apiculture dans les réserves naturelles, les zones protégées et les espaces sensibles
  • développer des politiques qui limitent le nombre d’abeilles actives pendant certaines périodes, la taille des ruches, et l’intensité du transport des ruches
  • préserver les pollinisateurs sauvages les plus vulnérables et la végétation associée, et protéger et créer de l’habitat naturel pour pollinisateurs

Sources d’information citées

  1. AEGRW. 2014. Apis mellifera : une menace pour les hyménoptères sauvages (entrevue avec Michel Aubert). Agriculture et Environnement, le 21 octobre.
  2. AEGRW. 2015. Apis mellifera menace les abeilles sauvages. Agriculture et Environnement, le 29 novembre.
  3. University of Cambridge. 2018. Think of honeybees as ‘livestock,’ not wildlife, argue experts. Science Daily, le 25 janvier.
  4. Charles D. 2018. Honeybees help farmers, but they don’t help the environment. The Salt, le 27 janvier.
  5. Geldmann J, González-Varo JP. 2018. Conserving honey bees does not help wildlife (summary). Science 359(6374): 392-393
  6. Cambron-Goulet D. 2016. L’apiculture urbaine pourrait nuire à la biodiversité (article sur la biodiversité urbaine à Montréal). Métro, le 19 mai.

Lectures supplémentaires

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